Connaissez-vous Marc Bloch ? Peut-être que ce nom vous dit quelque chose … ou peut-être pas du tout. Et pourtant, cet homme a profondément marqué l’histoire française.
On vous raconte tout !
Venez, avec nous, découvrir qui est Marc Bloch !
Saint-Didier-de-Formans. 16 juin 1944. Il est tard dans la soirée.
Trente hommes sont conduits dans un pré, à l’écart du village. Ils savent. Un homme parmi eux a cinquante-sept ans. Il porte des lunettes, des mains d’universitaire, un corps qui a déjà encaissé des semaines de torture. Avant que les rafales de mitraillettes ne retentissent dans l’obscurité, on l’entend prononcer trois mots.
Vive la France.
Cet homme s’appelait Marc Bloch. Il était l’un des plus grands historiens du vingtième siècle. Et dans quelques jours, le 23 juin 2026 — exactement quatre-vingt-deux ans après sa mort — il entrera au Panthéon.
Mais comment en est-il arrivé là ? Comment un historien spécialiste du Moyen Âge, récompensé de la Légion d’honneur, également père de six enfants et professeur à la Sorbonne, finit-il fusillé dans un champ par la Gestapo ?
C’est cette histoire que nous allons raconter.
Marc Bloch naît à Lyon en 1886, fils de Gustave Bloch, historien spécialiste de l’Antiquité. Le contexte familial l’influence déjà : la rigueur, le goût du travail, l’amour des livres. Études au lycée Louis-le-Grand à Paris, entrée à l’École normale supérieure en 1904 – la grande école qui forme les meilleurs professeurs de France – puis il finit deuxième de l’agrégation en histoire en 1908. Un parcours sans faute, presque trop lisse.
Mais en août 1914, la guerre éclate. Marc Bloch est mobilisé comme simple sergent d’infanterie. Pendant quatre ans, il vit dans les tranchées, monte en grade jusqu’au rang de capitaine, reçoit quatre distinctions à l’ordre de l’armée notamment la légion d’honneur. Ce qu’il voit, ce qu’il endure, il le consigne dans des carnets avec la précision d’un historien qui sait déjà qu’il observe quelque chose d’important.
La guerre le transforme. Elle lui donne quelque chose de plus précieux : une conviction. L’histoire ne peut pas rester prisonnière des rois et des batailles du moyen-âge. Elle doit s’intéresser aux hommes, aux sociétés, aux campagnes, aux croyances.
C’est de cette conviction que naîtra, en 1929, avec son ami et complice Lucien Febvre, la revue des Annales d’histoire économique et sociale. Un projet ambitieux,et révolutionnaire: ils allaient changer pour toujours la façon dont on écrit l’histoire.
Marc Bloch publie également des livres qui font date plus ou moins connus de nos jours, des ouvrages sur la royauté au Moyen Âge, sur la vie des paysans dans les campagnes françaises, sur le rôle de la désinformation en tant de guerre (et oui déjà).
En 1936, il est nommé professeur à la Sorbonne. Tout semble en ordre. Mais l’Europe, elle, est en train de basculer.
En août 1939, Marc Bloch a cinquante-trois ans, six enfants, un poste de professeur bien établi. Rien ne l’oblige à repartir au front. Il le demande quand même. Volontairement.
La campagne de France est une catastrophe. En mai et juin 1940, il assiste, impuissant, à l’effondrement de l’armée française. Il est évacué en Angleterre depuis Dunkerque. À son retour, il se retrouve à Clermont-Ferrand, où son université s’est repliée pour fuir l’occupation allemande.
C’est là, entre juillet et septembre 1940, dans la défaite encore fumante, qu’il rédige en quelques semaines un texte foudroyant. L’Étrange Défaite. Un texte lucide et douloureux, dans lequel il pointe du doigt les responsabilités des dirigeants français – militaires, politiques, intellectuels – qui ont conduit le pays dans ce que Marc Bloch lui-même qualifie de “plus atrôce effondrement de notre histoire”.
« Jusqu’au bout notre guerre aura été une guerre de vieille gens ou de fort en thème engoncé dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours : une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’exal l’école, le bureau d’état-major du temps de paix ou la caserne. Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf . C’est pourquoi l’ayant rencontré devant lui ce neuf est incapable d’y parer, notre commandement n’a pas seulement subi la défaite; pareil à ces boxeurs, alourdis par la graisse, que déconcerte le premier coup imprévu, et il l’a accepté. »
Extrait de L’Étrange Défaite ,Marc Bloch (1946)
Le 3 octobre 1940, le régime de Vichy publie le statut des juifs. Marc Bloch est exclu de la fonction publique. Lui, le deux fois combattant, le deux fois décoré, l’auteur de vingt ans de travaux reconnus dans le monde entier. Exclu. Parce que juif.
On lui propose alors un poste de professeur à New York. Une porte de sortie. La sécurité, l’exil, la survie. Il décline.
Il part s’installer à Montpellier, où le climat méditerranéen doit aider sa femme Simone Vidal, atteinte d’une maladie des poumons. Il enseigne encore, dans les marges d’un système qui l’a rejeté.
Il écrit. Il observe. Il attend.
Mais en novembre 1942, l’armée allemande envahit la zone Sud de la France. Plus aucun espace protégé.
En 1943, on le force à prendre une retraite anticipée. Cette fois, Marc Bloch choisit la résistance. Il entre dans la clandestinité — c’est-à-dire qu’il disparaît, change d’identité, vit dans l’ombre. Il rejoint à Lyon le réseau Franc-Tireur, un mouvement de résistance dont les idées politiques correspondent à ses propres convictions. Il prend le nom de guerre de Narbonne avec lequel il publie de nombreux article dans les colonnes du journal résistant, le Franc-Tireur.
Cet homme qui n’avait jamais cessé d’écrire écrit encore — des articles clandestins, des textes pour convaincre les Français de résister, des réflexions sur ce que sera la France après la guerre. Mais il coordonne aussi, il organise, il représente même son mouvement auprès des autres réseaux de résistance.
L’historien est devenu un membre éminent de la résistance dans la région lyonnaise.
Le 8 mars 1944, au matin, il est arrêté sur un pont de Lyon par la Gestapo au cours d’une vaste opération lancée dans la région. Il a été vraisemblablement trahi.
Après son arrestation, il est enfermé dans la prison de Montluc, cellule numéro 75. Pendant des jours, il est interrogé, frappé, torturé – coups de poing, coups de fouet, bains d’eau glacée… Parmi ces instigateurs se trouvait Klaus Barbie en personne, alors chef de la Milice à Lyon.
Les comptes-rendus de ces interrogatoires existaient mais on ne les a découverts que récemment. Ils ont été retrouvés aux Archives nationales en 2000, dans une enveloppe portant la mention : Documents confidentiels. À ne pas ouvrir avant l’an 2000.
Quelqu’un, après la guerre, avait jugé ces documents trop délicats. Parce qu’ils nuançaient l’image légendaire que l’on se faisait après la guerre d’un Marc Bloch resté totalement muet sous la torture. Cette image de martyr entretenu par les pouvoirs politiques reste à nuancer. La réalité est à la fois plus humble et plus belle : il a donné des informations, certes, mais assez peu, et assez vagues, pour ne compromettre personne. Quand il a décrit les dirigeants de son réseau, il n’a livré que des informations déjà connues de la Gestapo pour protéger les siens. Il a peut-être même inventé certains détails. Aucune de ces demis-vérités ne saurait être dépeinte comme une trahison, ni remettre en cause sa bravoure.
Même sous la torture, il a résisté, à sa façon, jusqu’au bout.
Le 16 juin 1944, trente prisonniers de la prison de Montluc sont chargés dans des camions. Conduits dans un pré, à l’extérieur du village de Saint-Didier-de-Formans.
Seuls deux d’entre eux survécurent. L’un d’eux racontera :
« Dès que nous avions franchi quelques mètres à l’intérieur du pré nous étions abattus à coup de rafale de mitraillette tirée dans le dos. En ce qui me concerne j’ai été seulement blessé à la poitrine, j’ai fait le mort. Lorsque l’exécution a été terminée les tueurs ont passé sur chaque cadavre et on a à nouveau tiré une rafale sur chacun. A ce moment j’ai reçu trois balles dans la tête. »
Charles Perrin, Rescapé de la fusillade
Le corps du prisonnier numéro 14 ne sera identifié comme celui de Marc Bloch que plusieurs mois plus tard. Sa femme Simone était déjà morte à cette date, emportée par la maladie, quelques jours après l’exécution de son mari, sans avoir su ce qui lui était arrivé.
Quelque temps avant sa mort, il avait écrit un poème. Pour elle.
Mon amour, hélas, mon cher amour
Me faudra-t-il partir cette année
Pour le grand voyage sans retour
Et te laisser seule, mon aimée ?
Mon amour, hélas,
mon pauvre amour
La route parfois fut malaisée
Le fardeau par moment nous fut lourd
Mais nous étions deux, oh mon aimée.
Marc Bloch, Archives nationales
PARTIE II : L’entretien
De quel Marc Bloch parle-t-on, finalement ? L’historien spécialiste du Moyen Âge, le combattant de 14, le résistant de 44, l’homme fusillé pour ses idées et pour ce qu’il était ? Il fut tout cela, en même temps, sans jamais se vanter d’aucun de ces rôles.
Le 23 juin 2026, quatre-vingt-deux ans après sa mort, il entrera au Panthéon. Mais que dit vraiment cet hommage ? Que nous dit-il sur nous, sur la France d’aujourd’hui ?
C’est ce que nous allons tenter de comprendre.
A pose les questions à B qui répond.
A- Ok, donc Marc BLOCH c’est un historien qui a été soldat pendant 14-18 et qui a fait partie de la résistance contre Vichy. Mais du coup pourquoi il est panthéonisé aujourd’hui ?
B- Il est panthéonisé pour « son œuvre, son enseignement et son courage ».
A- Et ça veut dire quoi exactement ?
B- Ces mots font référence à plusieurs choses, tout d’abord à « l’école des Annales » qu’il a co-fondée, mais aussi à sa carrière d’intellectuel engagé dans la lutte contre le Nazisme jusqu’à en perdre la vie.
A- D’accord ok je comprends, mais alors pourquoi elle est si symbolique cette panthéonisation ? Il y en a déjà plusieurs des résistants, ou anciens combattants au Panthéon. Jean MOULIN, Germaine TILLION, Josephine BAKER, Missak MANOUCHIAN et j’en passe.
B- C’est symbolique parce que Marc Bloch est le premier historien à être panthéonisé, c’est du jamais vu. Cette panthéonisation a aussi un côté plus politique parce que l’historien était juif, il a été persécuté aussi pour cela, et lui donner une telle reconnaissance c’est rappeler que les juifs sont des Français à part entière.
A- Oui c’est vrai qu’avec la montée de l’antisémitisme faire entrer Marc BLOCH au panthéon ça montre que la Rébublique est contre cette discrimination.
B- Exactement.
A- Mais du coup, concrètement, il nous laisse quoi aujourd’hui ? Si il entre au Panthéon, il a bien dû laisser une trace.
B- Une trace ? C’est-à-dire ?
A- Tu sais, Simone VEIL elle a laissé la loi dépénalisant l’IVG, Robert BADINTER lui il a aboli la peine de mort en France, Louis BRAILLE a créé l’écriture en braille alors qu’est-ce que Marc BLOCH a laissé lui ?
B- Et bien il a laissé l’école des Annales
A- Ah oui, c’est le courant de pensée qui a révolutionné la façon d’étudier l’histoire. Grâce à lui maintenant on favorise l’étude des sociétés dans leur ensemble et plus seulement les événements politiques. L’école des Annales c’est ce qui a donné une méthode plus scientifique à l’histoire et l’a ouverte en la liant avec d’autres sciences sociales comme l’économie ou la sociologie
Ainsi se finit cet épisode “Sur les traces de Marc Bloch”, merci à vous pour votre attention.
Cet épisode s’appuie notamment sur les travaux de l’historien Peter Shöltter, chercheur au CNRS, qui signe un article très complet dans le numéro spécial de la revue L’Histoire dédié à Marc Bloch que nous vous invitons à aller consulter pour plus d’informations.
Enfin, nous tenons à remercier Elisa (voix principale), Jaya et Lény sans qui ce podcast n’aurait jamais pris forme.
A très bientôt !
Ecrit et réalisé par Elisa, Jaya et Lény
