Mathieu CELLARD: Grand Reporter dans un monde en désordre

C’est vraiment un des plus beaux métiers du monde.

C’est ainsi que Mathieu Cellard, photographe, journaliste et reporter d’images ainsi que lauréat du prestigieux prix Albert Londres 2018, nous a dépeint son métier de reporter de guerre lors de la conférence qui s’est tenue le mercredi 18 mars dans notre lycée Simone Weil. L’enthousiasme et la curiosité des élèves comme des professeurs présents au rendez-vous étaient palpables lors de cette superbe conférence menée par les élèves du comité de rédaction des Informés de Simone Weil.

Le reporter s’est confié sur son métier avec bienveillance et humilité en nous parlant de son expérience et de son parcours permettant aux élèves de réaliser l’ampleur et l’importance de ces messagers de l’ombre.

Un reporter « couteau suisse »

Originaire de Lyon, il a commencé par un BTS Audiovisuel avant de travailler dans les sports extrêmes (ski, escalade). Par la suite son départ pour l’Afrique du Sud en 2010 pour la Coupe du monde de football a lancé sa carrière de correspondant. Il s’est lancé, a postulé et a réussi à rentrer dans l’industrie, sans contacts ou grands diplômes, prouvant aux jeunes rêvant de faire ce métier que c’est possible. Pour lui, réussir en tant que reporter cela veut surtout dire être polyvalent : pouvoir manier une caméra, faire du montage, parler aux gens et être sociable ainsi que pleins d’autres qualités et compétences.

La télé française, en ce moment, ne se porte pas très bien. Les budgets sont en baisse. Donc, on essaie d’envoyer quelqu’un qui maîtrise plein de choses plutôt qu’envoyer une équipe avec beaucoup de personnes.

Un parcours professionnel plutôt impressionnant

Entre 2010 et 2014, Mathieu est basé à Jérusalem et couvre les Printemps arabes (Égypte, Libye, Syrie). Il travaille pour TF1 et doit produire quotidiennement un sujet pour le JT de 20h. Lorsqu’il nous a raconté ces années-là de sa vie, il nous a parlé de son fixeur Mohamed (métier que beaucoup ne connaissent pas vraiment), histoire touchante d’une grande amitié.

Le fixeur, c’est la personne chargée de guider et protéger le reste de l’équipe en se renseignant sur les lieux dangereux, les endroits où se réfugier, ainsi que d’établir les contacts avec les locaux, obtenir des informations ou des négociations. C’est la personne à tout faire dans des situations de conflit: c’est celui/celle qui est à la fois interprète, informateur, guide, médiateur, fournisseur, chauffeur, etc.

De San Francisco au front libyen, Mohamed, lui, avait une vie étonnante avant de devenir fixeur :

Libyen-Américain vivant à San Francisco, il possédait une Mustang et travaillait comme DJ et danseur professionnel (spécialiste de la Tectonik). Au début de la révolution contre Kadhafi, il a tout vendu pour rentrer en Libye. Il a d’abord voulu être combattant, mais après s’être pris une balle dans l’épaule dès le premier jour, il a décidé que le journalisme était moins risqué. Aux États-Unis, il était imam pour les prisonniers du couloir de la mort. En Libye, il utilisait ce talent pour faire des prêches lors de la prière du vendredi, faisant pleurer des milliers de combattants sur la place de Benghazi.

L’un des moments les plus touchants ayant marqué Mathieu Cellard, s’est passé alors qu’ils étaient dans une maison à Misrata avec des bombes tombant à seulement 100 mètres, les enfants de la famille chez laquelle ils étaient hébergés étaient terrorisés.

Mohamed… il prend un balai, il se met sur un tapis à côté de la télévision et il imite les personnages du film [le film 300]… il a fait ça pour dédramatiser un peu la situation et du coup tout le monde rigolait sachant qu’il y avait des bombes qui tombaient juste à côté.

Mohamed avait aussi un côté imprévisible. Un jour, pour cacher sa réserve de cannabis aux autres journalistes, il l’a dissimulée à l’intérieur d’une antenne satellite (BGAN).

Il a ouvert la BGAN, il a planqué les barrettes au milieu de quelque chose qui chauffe et, quand l’équipe d’après a utilisé l’antenne pour envoyer un sujet ça a fondu dedans. Du coup, il y a un outil à 10 000 € qui est mort suite à ça.

Et le plus attendrissant mais aussi surprenant dans son histoire c’est que Mohamed a décidé de tout plaquer après s’être fait très peur lors d’une manifestation au Caire où la police tirait à balles réelles. Il a dit à Mathieu au bord d’une piscine :

J’ai rencontré quelqu’un, c’est la femme de ma vie et je veux lui faire des enfants et c’est ça qui fait que je m’en vais.

Neuf mois plus tard, il était effectivement papa. Sa femme, une ancienne mannequin pour Victoria’s Secret, porte aujourd’hui la burka et ils vivent désormais au Maroc.

Lors de ces années passées au Moyen Orient, Mathieu a appris une règle d’or du reporter : un journaliste ne doit jamais prendre les armes. C’est sa seule protection : montrer qu’il n’est pas un combattant est sa « dernière carte à jouer » en cas d’embuscade.

Mais le reporter a également eu d’autres projets par la suite, enrichissant sa carrière.

En 2015, il quitte TF1 et s’installe à Istanbul pour se consacrer au format documentaire (sujets plus longs de 26, 52 ou 90 minutes). Son travail le plus emblématique reste une enquête de quatre ans sur le financement du programme nucléaire en Corée du Nord, qui lui vaut le prestigieux Prix Albert Londres en 2018, avec Marjolaine Grappe et Christophe Barreyre.

C’était vraiment un rêve. Je pense qu’on a des rêves quand on est enfant, on a des rêves quand on est journaliste et c’est vrai que la Corée du Nord ça fascine forcément. Un pays fermé où très peu de gens vont, ça donne furieusement envie, en tant que journaliste, de finir par y aller.

Néanmoins, ce reportage n’a pas été facile du tout. Si le tournage s’est passé dans différent pays, le passage en Corée du Nord est le plus marquant. Constamment surveillée par ses guides, l’équipe a entrepris de les épuiser en multipliant les prises de vues inutiles, et a réussi à capter quelques images interdites (photos de soldats coréens par exemple). Mathieu a planqué les cartes micro-SD au fond des sacs pour échapper à la fouille.

Sa carrière en Turquie prend ensuite fin brutalement en 2019 : suite à une enquête critique sur le régime, il est expulsé du pays avec une interdiction de territoire de 10 ans.

Bloqué à Paris lors du début de la pandémie du Covid-19 en 2020 alors qu’il rentrait du Zimbabwe, il s’est installé dans le quartier de Montmartre. Il a profité du vide laissé par les touristes pour documenter un Montmartre « déserté » et a publié un ouvrage sur cette période particulière de Paris. À contre-courant des médias traditionnels, il a réalisé une série intitulée « Les gens heureux avec le covid », montrant des habitants profitant du calme et du soleil. Ce travail a été difficile à vendre car les rédactions cherchaient des images plus dramatiques,.

Par la suite, basé à Lyon mais effectuant de nombreux allers-retours, il a consacré deux ans à suivre la politique américaine. Il s’est spécialisé sur le Parti démocrate et a réalisé deux documentaires sur Kamala Harris,. Il avait signé pour trois autres films en prévision de l’élection, mais il a décidé d’arrêter de couvrir les États-Unis suite aux résultats électoraux et à la montée du « trumpisme », qu’il jugeait trop difficile à suivre moralement

Aujourd’hui, il se concentre principalement sur les pays nordiques (Norvège, Islande, Groenland, Suède). Il documente la remilitarisation de l’Arctique et la présence des grandes puissances (Chine, Russie, États-Unis) attirées par les nouvelles routes maritimes et les ressources souterraines. Il suit également de près les effets du dérèglement climatique sur ces paysages fragiles.

Mathieu Cellard travaille actuellement sur plusieurs supports différents :

Il prépare une exposition utilisant l’Intelligence Artificielle pour créer des chocs visuels, comme intégrer un tsunami généré par IA sur une photo réelle d’une plage pour alerter sur le climat. Il utilise aussi une technique de superposition d’images « avant-après » le Covid ou sur la destruction de Gaza.

Il termine un livre sur ses années à Jérusalem intitulé « Je vous écris d’un asile ».

Et enfin, il intervient désormais comme professeur d’éducation aux médias dans les collèges, lycées et prisons.

Les défis du métier: réseaux sociaux et vie privée

Nous avons décidé de parler des réseaux sociaux avec un professionnel et de connaitre son avis sur le sujet car en tant que gen Z, nous voyons les réseaux sociaux comme un moyen de s’informer mais Mathieu Cellard nuance et se montre, aujourd’hui, inquiet face à l’immédiateté des réseaux sociaux qui menace la vérification de l’information.

Les réseaux sociaux… c’est en train de tuer le métier. […] En fait c’est très simple c’est un constat de base. Il n’y a pas de modération sur la plupart des réseaux donc on peut mentir, ça passe. Et au niveau du rapport de force, mentir, c’est instantané. Raconter la vérité, ça demande de vérifier ses sources. Donc ça va beaucoup plus lentement.

Il faut donc savoir utiliser ces outils à bon escient et ne pas se laisser enfermer au manipuler par ce que les algorithmes veulent nous montrer.

Le reporter a également été très honnête sur l’impact de ce métier sur sa vie privée. Être journaliste, ça demande des sacrifices personnels.

Nous, ce qui nous fait vibrer, ce qui nous fait vivre, c’est ce qui arrive à d’autres personnes. Donc on ne se construit pas nous… ça donne une espèce de vie parallèle. […] Ce métier, à 40 ans, il faut mettre le pied sur le frein… si on a envie de construire, si on a pas envie d’avoir que des livres, des prix et des documentaires.

La note de fin

Mathieu Cellard nous a donc beaucoup appris en partageant et en nous faisant vivre l’expérience de sa vie à travers ses récits et ses photos. Il montre l’importance de s’informer et de ne jamais se laisser manipuler.

La conférence s’est terminée avec un échange entre le reporter et les apprentis journalistes du club média. Finissant sur une belle note de conseils et d’espoir pour le futur.