Maurine Mercier, une voix au cœur de la guerre en Ukraine

Maurine Mercier, Prix Albert Londres 2025

« À Kyiv, chaque seconde est arrachée à la mort. » 

Il est encore tôt à Kyiv, mais les sirènes ont déjà hurlé plusieurs fois. Dans une rue couverte de neige sale, des habitants se pressent vers le métro, pendant que les pompiers fouillent un immeuble éventré par une frappe nocturne. Au milieu de ce chaos contrôlé, une silhouette avance, micro à la main, casque sur les oreilles : Maurine Mercier, journaliste pour la Radio Télévision Suisse (RTS), la RTBF et Radio France. Elle enregistre des voix tremblantes, des silences, des respirations coupées, pour les transformer en reportages et en messages audio que nous entendons, bien au chaud, à des milliers de kilomètres de là. 

Depuis 2022, cette reporter suisse et canadienne a fait de Kyiv sa base pour raconter la guerre en Ukraine au plus près de ceux qui la vivent. À l’opposé des débats d’experts en plateau, son travail cherche à redonner un visage humain à un conflit qui, à distance, finit par se réduire à des cartes et des chiffres. 

Qui est Maurine Mercier ? 

Née en 1981 à Lausanne, Maurine Mercier possède la double nationalité suisse et canadienne. Elle travaille pour plusieurs grands médias francophones : la RTS, la radio publique suisse, mais aussi Radio France et la RTBF, la radio-télévision belge. Avant de s’installer en Ukraine, elle a déjà couvert d’autres terrains de guerre et de crise, notamment la Libye, la chute de l’État islamique à Syrte, les combats autour de Tripoli et les sauvetages de migrants en Méditerranée. 

En 2022, lorsque la Russie lance son offensive massive contre l’Ukraine, elle devient correspondante permanente à Kyiv. Elle suit alors, sur le long terme, l’évolution du conflit, mais surtout la manière dont la société ukrainienne tente de continuer à vivre. Son travail est largement reconnu : elle a reçu plusieurs prix internationaux, dont, à trois reprises, le prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, la dernière fois en octobre 2025 pour son reportage radio « Deux fleurs dans les ruines de Pokrovsk ».

De la géopolitique … au quotidien des Ukrainiens 

Comme beaucoup de correspondants de guerre, Maurine Mercier réalise des analyses géopolitiques, suit les lignes de front et explique les stratégies militaires. Mais pour elle, ce n’est pas suffisant : dans un long entretien accordé à la revue L’Éléphant, elle explique avoir voulu créer, avec son podcast Carnets d’Ukraine, un autre espace, centré sur « la vie, le quotidien, l’intime ». Elle rappelle que derrière chaque offensive, « ce sont des êtres humains qui sont frappés », et que plus une guerre dure, plus elle devient abstraite dans les médias. 

C’est là que son travail se distingue. Sur les chaînes d’info, la guerre est souvent racontée depuis des studios, par des experts installés à Paris, loin du terrain. Elle, au contraire, veut combler ce décalage : après un bombardement, elle voit les fouilles des décombres, les familles qui attendent, puis la prise de conscience que l’espoir s’amenuise. Ses reportages ne se limitent donc pas à « l’actu pour l’actu » ; ils plongent dans les vies ordinaires bouleversées par la guerre. 

« Carnets d’Ukraine » : la guerre en messages vocaux

En février 2024, Maurine Mercier lance Carnets d’Ukraine, un podcast produit par la RTS. Le principe est simple : des messages audio, souvent courts, envoyés depuis Kyiv ou d’autres villes ukrainiennes, qui racontent des moments de vie que les reportages classiques ne captent pas. Dans ces épisodes, elle partage des scènes très concrètes : des femmes qui attendent un échange de prisonniers, des enfants qui descendent à chaque alerte dans les abris de leurs écoles, des concerts interrompus par les sirènes avant de reprendre dans une salle de métro. 

Elle insiste sur la force de l’audio, qui crée une proximité particulière avec les personnes interrogées. La radio permet une forme d’intimité : pas de caméra braquée sur le visage, seulement une voix qui se confie. C’est grâce à cette confiance qu’elle a pu, par exemple, réaliser le reportage « Deux fleurs dans les ruines de Pokrovsk », où deux femmes racontent la renaissance de leur désir et de leur liberté dans une ville détruite par la guerre. Ce récit, qui a reçu le prix Bayeux, est à la fois un hymne féministe, un hymne à la vie et un rappel brutal de la précarité de l’existence en temps de guerre.

S’immerger pour mieux raconter 

Pour choisir les histoires qu’elle va raconter, Maurine Mercier mise sur l’immersion. Elle explique qu’elle veut « prendre la réalité en pleine figure » avant de la transmettre aux auditeurs. Concrètement, cela signifie passer du temps sur place, retourner voir les mêmes personnes, partager un repas avec elles, les retrouver plusieurs mois plus tard pour voir comment leur vie a changé. 

Cette immersion permet aussi de saisir des nuances que l’on ne voit pas depuis l’extérieur. À Kherson, par exemple, elle raconte les enfants cloîtrés chez eux, qui ne peuvent plus aller à l’école faute d’abris suffisants, et la solitude qui marque toute une génération passée de la pandémie à la guerre. À Kyiv, elle se souvient d’un concert d’un groupe de rock de Kharkiv : au milieu de la musique et des rires, une alerte retentit, la salle est évacuée vers le métro, puis le concert reprend après la fin du danger. Pour elle, ces scènes montrent que les Ukrainiens tentent de « revendiquer leur capacité à célébrer », même au cœur du conflit. 

Entre risques, éthique et fatigue de la guerre 

Être reporter de guerre en Ukraine, c’est accepter de vivre avec un danger permanent. Les missiles et les drones peuvent tomber n’importe où, à n’importe quel moment, et les déplacements vers le front ou les villes bombardées demandent une préparation minutieuse. Mais il existe aussi des risques moins visibles : le traumatisme, la fatigue psychologique, la difficulté à se couper de l’actualité, même lors des rares retours en Suisse. 

Maurine Mercier se pose aussi des questions éthiques, qu’elle partage dans ses interviews. Par exemple, elle a longtemps hésité à proposer son reportage sur la sexualité en temps de guerre à un prix, se demandant s’il était « décent ». Elle en est arrivée à la conclusion inverse : si les journalistes ne racontent « que la mort », ils font « mourir ces gens une seconde fois », en effaçant leur désir de vivre, d’aimer, de danser. Cette réflexion montre que, pour elle, le métier de reporter ne consiste pas seulement à documenter la violence, mais aussi à protéger la dignité des personnes et à montrer leurs gestes de résistance.

Lucile SALASCA