Turquie : vers la dictature ?

Drapeau de la Turquie

Recep Tayyip Erdogan est arrivé au pouvoir en 2002 en Turquie en prônant une politique islamo-conservatrice. Après avoir été le Premier ministre, il est aujourd’hui Président. Il est à la tête d’un pays né il y a tout juste un siècle, en 1923, et qui se présente comme une démocratie laïque.

Est-ce encore véritablement le cas aujourd’hui ?

Carte de la Turquie moderne (routard.com)

La Turquie a été fondée le 29 octobre 1923 sous l’impulsion de Mustafa Kemal Atatürk, sur les ruines de l’Empire ottoman suite à la première guerre mondiale. La Turquie devient donc une République parlementaire, laïque, unitaire et constitutionnelle. Entre 1960 et 1997, la Turquie subit quatre coups d’État militaires garantissant paradoxalement des libertés démocratiques. En 2002, suite à une victoire écrasante aux législatives, le parti AKP (parti islamo-conservateur) remporte les législatives avec à sa tête Recep Tayyip Erdogan qui devient dans la foulée le premier ministre  de la Turquie. En août 2014, Recep Tayyip Erdogan est élu dès le premier tour après avoir remporté près de 51 % des suffrages exprimés, il est alors nommé président. Après cette élection le statut démocratique de la Turquie est remis en question et certains éléments la rapprochant d’une dictature se mettent en place.

Portrait de R. T. Erdogan

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Pour commencer nous étudierons les éléments rapprochant la Turquie d’un régime autoritaire puis nous expliquerons quels sont les éléments qui permettent à ce pays d’avoir encore aujourd’hui un statut démocratique surtout grâce à l’existence de certaines formes de contre pouvoir.

Un régime de plus en plus liberticide

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La liberté d’expression et la liberté de la presse sont réprimées et limitées en Turquie, entraînant une désinformation pour les citoyens turcs , il y a plus d’une centaine de journalistes, plus précisément 160, qui sont emprisonnés en Turquie à l’heure actuelle avec plus de 300 procès en cours lancés dans la quasi-totalité par le gouvernement.  Depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 (commanditée par un certain Conseil de la paix en Turquie) plus de deux cents médias ont été interdits par les autorités. 

Le gouvernement met en place une réelle répression qui durcit de plus en plus en visant les médias d’opposition au régime d’Erdogan, notamment les médias kurdes (les Kurdes sont une minorité nationale de la Turquie). Par contre; tous les médias appartenant au président ne sont pas en danger et sont présentés comme officiels dans le pays. Erdogan contrôle ainsi à lui tout seul 95% des médias en Turquie.

En fait, cette répression a été mise en place notamment à cause d’un texte comportant  40 articles votés à l’assemblé nationale le 4 octobre 2022. L’article le plus controversé est l’article 29, qui s’inscrit comme un amendement au code pénal; il permet de condamner à une peine allant de un à trois ans de prison toute personne ayant diffusé sur les réseaux

” une information trompeuse portant atteinte à l’unité de l’Etat , l’ordre établi ou divulguant des secrets d’Etat ” 

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Symbole parti AKP

Par ailleurs, la religion est enseignée même dans les écoles publiques dès le plus jeune âge. Des enfants de 10 ans doivent ainsi mémoriser des versets du Coran en langue arabe et prier en classe. L’Etat se justifie en affirmant que de nombreuses religions sont abordées dans ce cours. En réalité, seul un petit chapitre est consacré aux autres religions, à raison d’une  demi-heure par an.

De plus, le président Erdoğan nomme tous les recteurs et fait en sorte que la quasi-totalité des fonctionnaires occupant des postes clés dans le domaine de l’éducation nationale soient occupés  par des fonctionnaires pro-AKP. Le Conseil national de l’éducation est également composé majoritairement de proches du chef de l’Etat et de son Parti.

Une islamisation du système éducatif de plus en plus forte

Tous les domaines professionnels subissent aussi une réelle oppression. Plus de 4000 juges ont été  révoqués et c’est plus de 150 000 fonctionnaires qui ont été limogés (privé quelqu’un de ses fonctions) depuis que le parti d’Erdogan s’est mis en place.

Pour permettre les pleins pouvoirs au président, un amendement de 18 articles a été rédigé suite aux élections de 2017, il permet au président de la république, dans le cas de la Turquie à Erdogan, de concentrer tous les pouvoirs dans ses mains; il est donc autorisé à légiférer par décret mais il est aussi autorisé à garder le contrôle total sur la nominations des hauts magistrats. 

Tout chef d’entreprises ou salariés portant atteinte ou ayant “soit disant” porté atteinte  au président ou à son parti est tout de suite envoyé en garde à vue. Nous pouvons prendre l’exemple de Cihan Kolivar président des syndicats des boulangers turcs envoyé en détention le 10 novembre 2022 pour “insultes au chef de l’Etat” sur la base de messages postés par le passé sur les réseaux sociaux.

Le président ainsi que son parti ont donc mis en place des éléments non démocratiques dans ce pays. Tout d’abord les médias subissent une réelle oppression, les écoles ne sont plus laïques, de nombreux travailleurs sont limogés de leurs fonctions. Le chef de l’Etat a donc les pleins pouvoirs en Turquie et menace les libertés individuelles et collectives qui sont pourtant considérées comme les piliers principaux de la démocratie. 

Des contre pouvoirs malgré la répression

Cependant, malgré les conditions de travail complexes pour les journalistes, il y a encore quelques médias traditionnels qui essaient de rester indépendants en Turquie; en menant une réelle bataille contre le gouvernement et ses oppressions. Mais malgré le contrôle presque total du gouvernement et du président sur les médias traditionnels, il est beaucoup plus difficile pour eux de contrôler les réseaux sociaux.

wikipedia.org Logo Twitter

La coupure assez fréquente de Twitter dans le pays lors de catastrophes nationales ou d’incidents de sécurité comme  notamment lors du séisme le 6 février 2023, où les réseaux sociaux ont été interrompus sur les principaux fournisseurs de téléphonie turc pendant quelques heures, démontre l’inquiétude du pouvoir. De nombreuses vidéos arrivent ainsi à faire le tour du monde en véhiculant une critique du gouvernement turc et un manque d’effort de secourisme et de recherche des victimes.

De manière plus générale, les internautes tentent de montrer la propagation d’une désinformation dans tout le pays mené par Erdogan et son parti. Mais le gouvernement tente tout de même de renforcer son pouvoir sur les réseaux sociaux avec un filtrage des publications et des tweets de plus en plus pointilleux.

En 2020, une loi est entrée en vigueur pour renforcer le contrôle du gouvernement sur les réseaux sociaux. Cette loi n’a pas pu tout de suite se mettre en place. En effet, elle prévoyait aux utilisateurs d’obéir lors de la demande de retrait d’un contenu et elle obliger aussi les géants du numérique à stocker toutes les données de leurs utilisateurs se trouvant en Turquie. Mais cette loi sera finalement votée deux ans plus tard.

Malgré la création de cette loi, le président turc a tout de même gardé son compte Twitter alors qu’il qualifie Twitter de menace estimant que le réseau social facilite la mobilisation pour les manifestations antigouvernementales. Pour les Turcs, la création de ces lois restreignent la liberté d’expression et censure de nombreux utilisateurs, cette liberté d’expression qui est pourtant l’une des valeurs fondamentales d’une démocratie. Mais toutes ces mesures prises par le gouvernement montrent une certaine crainte du président envers l’utilisation des réseaux sociaux, outil dont la maîtrise totale lui échappe.

Les réseaux sociaux sont donc considérés comme un élément de contre pouvoir qui permettent aux internautes d’accéder à un minimum de pluralisme d’opinion même si celui-ci est très restreint.

Les grandes villes pôles de la résistance

wikipédia.org Symbole parti CHP

Le 1er avril 2019 se sont tenu à Istanbul des élections municipales,qui ont été une défaite sévère pour Erdogan et son parti AKP car ces élections ont été remportées par le candidat de l’opposition Ekrem Imamoglu faisant parti du CHP (parti républicain du peuple), de même lors des élections municipales à Ankara (capitale de la Turquie) en 2019 où Mansur Yavas (CHP)  a remporté les élections avec 50.9% des voix face au parti AKP.

Ces deux mairies importantes gouvernées par des hommes politiques faisant partie du CHP montrent que le parti AKP n’a pas le total monopole d’un point de vue politique en Turquie.

Le gouvernement tente de contrer ces mouvements d’opposition au régime de l’AKP en condamnant le maire d’Istanbul le mercredi 14 décembre 2022 à plus de deux ans de prison pour “insulte envers des responsables” et une interdiction à effectuer un nouveau mandat politique à 6 mois des élections présidentielles cruciales pour la Turquie. 

pxhere.com

La Turquie est également toujours considéré comme une démocratie car le vote y est toujours maintenu bien que le peuple n’ai pas vraiment son mot à dire au niveau de la vie politique de Turquie puisque le président détient les pleins pouvoirs.

On peut donc dire que, malgré un pouvoir de plus en plus liberticide et une transition vers un régime autoritaire, la Turquie a toujours un statut démocratique car le vote y est toujours d’actualité et des éléments de contres pouvoir permettent un forme de pluralisme politique et d’opinion. R. T. Erdogan exerce néanmoins une forte répression sur la liberté d’expression et sur les libertés fondamentales qui caractérisent la démocratie.

C’est pourquoi il nous faudra suivre de près les élections présidentielles de mai 2023 afin de voir quel tournant politique la Turquie va emprunter.

Margot GIROND

Loralyne PHILIPPON

Sources principales: Wikipédia, Courrier International, Le Monde, cairn info