
Portrait peint de Bachar al-Assad, Thierry Ehrmann, Etienne Perrone, CC BY 2.0
Ils parlent à voix basse, s’interrompent parfois, comme si les murs pouvaient encore les entendre. Pendant des années, ils n’ont laissé aucune trace : pas de procès, pas de nouvelles, seulement le silence imposé par les geôles du régime syrien. Dans « Les rescapés de l’enfer des geôles de Bahar Al-Assad », la reporter Julie Dungelhoeff rompt cette absence en donnant la parole à ceux que le régime a tenté de faire disparaître.
Le documentaire Les rescapés de l’enfer des geôles de Bachar al-Assad, réalisé par la reporter Julie Dungelhoeff, donne la parole à d’anciens détenus des prisons du régime syrien dirigé par Bachar al-Assad. À travers ces témoignages, la journaliste met en lumière une mécanique de répression organisée depuis le début du soulèvement syrien en 2011.
Un système de répression massive
Depuis le déclenchement de la guerre civile, des dizaines de milliers de Syriens ont été arrêtés. Beaucoup ont été interpellés lors de manifestations, à des barrages militaires ou à la suite de dénonciations. Dans de nombreux cas, les familles n’ont reçu aucune information. Pas d’acte d’accusation, pas de procès, pas de nouvelles officielles. Le documentaire s’appuie sur les récits d’hommes qui ont survécu à ces détentions. Ils racontent leur arrestation soudaine, souvent brutale. Certains décrivent des perquisitions nocturnes, d’autres des contrôles qui ont basculé en enlèvement. Le point commun est l’absence de cadre judiciaire clair. Julie Dungelhoeff replace ces témoignages dans un contexte plus large. Les prisons syriennes, selon plusieurs ONG internationales, sont devenues un outil central de contrôle politique. Elles permettent au régime de faire disparaître les opposants, réels ou supposés, et d’instaurer un climat de peur. Les témoignages recueillis décrivent des conditions de détention extrêmes : cellules surpeuplées, manque de nourriture et d’eau, absence de soins médicaux et hygiène quasi inexistante. Les survivants évoquent des interrogatoires marqués par des violences physiques répétées et des pressions psychologiques constantes, visant à obtenir des aveux forcés ou des informations sur d’autres détenus. Au-delà des sévices, le documentaire met en lumière un système structuré de disparitions forcées. Plusieurs anciens prisonniers racontent avoir vu leurs codétenus mourir ou être emmenés sans retour. L’angoisse permanente et l’incertitude deviennent des armes à part entière.
La production du documentaire
Dans Les rescapés de l’enfer des geôles de Bachar al-Assad, la journaliste Julie Dungelhoeff adopte un ton à la fois sobre et rigoureux. Le documentaire ne cherche pas à provoquer un choc visuel ou à susciter une émotion immédiate par des effets de mise en scène. Au contraire, la réalisation reste simple. La caméra est souvent fixe, les plans sont longs, et la parole des témoins occupe le centre du récit. Cette retenue donne au film une grande force.
Le ton est également grave. Les sujets abordés comme les détentions arbitraires, les violences ou les disparitions, imposent une certaine solennité. Pourtant, le documentaire évite toute dramatisation excessive. Les faits sont exposés avec précision. Les témoignages sont présentés sans exagération, ce qui renforce leur crédibilité. En parallèle, le film conserve une dimension clairement journalistique. Les récits individuels sont replacés dans un contexte plus large, marqué par les accusations portées contre le régime de Bachar al-Assad et par les enquêtes d’organisations internationales. Cette contextualisation empêche le documentaire de se limiter à une succession d’histoires personnelles. Elle en fait une enquête structurée. Ainsi, le ton général du documentaire se caractérise par la sobriété, la gravité et la rigueur. Ce choix renforce l’impact du film : en refusant le sensationnalisme, Julie Dungelhoeff laisse toute sa place à la parole des survivants et à la force des faits.
« Dans ma vie de journaliste, j’ai couvert bien des drames, de souffrances… Jamais je n’oublierai le regard de ces hommes et ces femmes rescapés de l’enfer des prisons syriennes. » […] « Dans les hôpitaux de Damas, nous avons rencontré ceux qui ont survécu à l’enfer des prisons d’Assad. Un témoignage bouleversant sur l’un des systèmes carcéraux les plus brutaux au monde. » […] « Une plongée au coeur des prisons qui ont fait régner la terreur en Syrie pendant plus d’un demi-siècle. Nous avons pu accéder au tristement célèbre centre Palestine, l’un des QG de la sûreté de l’État, où les traces de torture sont encore visibles. » […] « Des familles désespérées cherchent leurs proches parmi les rescapés, parfois méconnaissables. Des retrouvailles rendues parfois impossibles par les séquelles physiques et psychologiques de la détention. »
« La torture psychologique est plus pénible que la torture physique. » – nous livre un ancien détenu.
Vainqueur du prix Bayeux 2025 de la catégorie télévision format court, le reportage de Julie Dungelhoeff nous plonge dans une réalité brutale et dure à envisager.
La journaliste a eu l’opportunité de se rendre dans une des prisons les plus importantes du régime le “centre Palestine”, elle fût guidée par un des rebelles combattants du régime Assad. Nous découvrons à la caméra des cellules de 3m2 ainsi que des menottes accrochées à 2m du sol où les détenus étaient parfois attachés pendant 8 heures. Le guide explique qu’une femme ne voulait pas sortir de sa cellule par peur des rebelles qu’elle pensait être ses oppresseurs.
Suite à la libération des prisons, de nombreux anciens détenus se retrouvent dans des hôpitaux et leurs familles sont à leur recherche. Beaucoup ne reconnaissent pas leur proche trop abîmés par la torture. Une femme demande à la caméra si quelqu’un avait vu son fils disparu depuis 13 ans. Le désespoir règne lourdement dans ces hôpitaux dans lesquels la plupart des prisonniers sont brisés mentalement.

Chloë GAUZINS
